#1 Transquadra, Madère-Martinique, Carnet de voyage

7 février 2015

En route vers Orly, je frétille d’impatience à l’idée de retrouver Laurent en Martinique.
Il a pris le départ de la seconde étape de la Transquadra sur Oxymore le 24 janvier pour une transatlantique à la voile en solitaire reliant Madère au Marin en Martinique.
Quatrième au classement des solos Saint-Nazaire à l’issue de la première manche, il s’est posé depuis de nombreuses questions existentielles sur ses capacités à traverser l’Atlantique. « Et si je suis ridicule ?, et si et si et si… »  Nous avons eu droit à tous les symptômes psychosomatiques avant son départ pour Madère : état grippal, mal au ventre, un mal au genou inexplicable, une humeur de dogue…
Moi, j’ai confiance !
24 janvier, 8h30
Moi (France) : Ben, je t’appelle pour te dire au-revoir…
Laurent (Quinta Do Lorde) : Hrumfff.
Moi : ???? Bon, ça va ?
Laurent : Oui oui.
Moi : Tout se passe bien ?
Laurent : Oui oui.
Moi : Bon, ben sois prudent, j’ai confiance en toi, t’es le meilleur, tu vas me manquer, je t’aime…
Laurent (pressé): Oui oui, bon je dois te laisser. A plus.

Je raccroche, dépitée. « A plus… » A l’entendre, on a l’impression qu’il sort acheter le pain ! Je réalise qu’il part pour au minimum 15 jours de traversée, tout seul, à la conquête de l’Atlantique.

Laurent fait une course magnifique et tactique, longtemps en tête du classement, dépassé depuis peu par Zéphyrin. Je suis les relevés de positions toutes les quatre heures, et les actus postées par les Rouges sur le site de la Transquadra. Arrivée prévue d’oxymore le 8 février dans la soirée, second au classement et largement devant le troisième. L’honneur est sauf !

Orly Sud

Orly Sud, Carnet de voyage Transquadra, Delphine Priollaud-Stoclet

Je tue le temps en dessinant depuis une salle d’embarquement inondée de soleil. Air Caraïbes se fait une beauté sous un magnifique ciel bleu… et je suis enfin en vacances, pressée de découvrir la Martinique et rêvant de ti punch sous les cocotiers !

En cabine, vol TX5924

En cabine, vol TX5924, Carnet de voyage Transquadra, Delphine Priollaud-Stoclet

Tout en croquant mes voisins distraitement, je songe aux mails trop rares de Laurent. Il faut bien avouer que le prix de la minute du forfait iridium par satellite décourage toutes velléités d’écriture. J’avais des consignes précises : pas plus de 2 lignes, pas de texte en gras, pas d’images, pas de majuscules, pas d’italique.
Moi, ironique : tu préfères que je laisse les mots tout attachés sans espaces sans ponctuation pour économiser des octets, ou bien j’ai le droit de les séparer ?
Laurent : Ha ha ha…
Quand un mail en provenance d’Oxymore@skyfile.com atterrit dans ma boîte, mon coeur palpite et je tangue… Grâce au ciel, on a des nouvelles de la mer : magique !

27 janvier

Bon, ben… RAS en fait ; il y a plus de vent que prévu (23 à 30 nds), le bateau va bien, je suis sous spi, ça avance pas mal… mon option sud est volontaire (disons que j’ai suivi le routage !), mais je pense me recentrer demain. Pour ce qui me concerne, aucun bobo, je suis juste très fatigué, j’aimerais bien un poil moins de vent pour pouvoir dormir plus !

Tombé à l’eau le 27 janvier, Patrice Carpentier est récupéré de justesse par son équipier, on dénombre pas mal de casse (démâtages, chavirages, voies d’eau) et des bateaux perdus. Heureusement, les hommes ont tous été sauvés malgré des situations compliquées. Je commence à stresser en sachant Laurent tout seul au milieu de l’Atlantique. Il fait une superbe course, premier au classement des solitaires.

Classement 28 janvier

Classement 28 janvier

30 janvier
Coup de mou hier (bricolage pénible, bateau mal réglé, hypoglycémie probable,
allure chiante) , mais c’est passé et ça repart ! hier les autres ont fait à
peine mieux mais j’ai pas le classement de ce matin. A suivre !

31 janvier
je n’ai pas le classement de ce matin mais ça va pas être beau : nuit catastrophique sans vent, j’ai eu le tord de suivre le routage qui, en théorie, contournait la zone de « molle » mais en pratique, ben, pas totalement… heureusement c’est revenu ce matin. Je crains que mes camarades plus au sud n’aient pas eu cette molle et me passent en une nuit! Bon,à part ça, RAS, le spi orange est en l’air, le prochain empannage est prévu pour demain fin d’après-midi (sauf imprévu, grain, etc.), le skipper va bien. Pour l’iridium, il me reste ce matin 39 mn, avant envoi de ce mail et réception du classement. Je consomme env. 20 mn par jour (1 classement = 4 mn, 1 requête GRIB = 2 mn, réception du GRIB = 6 mn, le tout c’est si ça plante pas parce qu’alors faut recommencer… et les minutes « perdues » sont quand même décomptées, évidemment). DONC : il va falloir en remettre ; MAIS on est le WE et ça risque d’être fermé, en tout cas demain c’est sûr. Peux-tu voir s’il est possible de remettre des minutes aujourd’hui (ce matin), sinon à défaut lundi matin à la première heure ? (de toute façon je risque de n’avoir ni météo ni classement avant lundi, on ne peut pas dire que ça m’arrange…).

2 février
Merci pour la recharge Iridium. J’ai reçu un classement (so far so good), pas encore la météo. Bon, apparemment ceux du sud n’ont pas franchement plus de vent, les écarts
semblent se tenir depuis « la molle ». J’aurais repris 3 milles à Pierrick cette nuit ?
D’après Rémi, plus de grand spi pour JF Hamon, dommage pour lui mais pour moi c’est une bonne nouvelle… je caresse l’espoir qu’il reste derrière ; reste Pierrick Penven, l’animal va vite et il est bon en nav ! Du coup, au Général, ça pourrait faire podium si Solua reste bien là où il est, voire 2 si j’arrivais à mettre JFH suffisamment loin derrière…? On verra, il reste encore pas mal de route, ne vendons pas la peau etc etc !! Sinon, super conditions de nav, sous spi et sous le soleil, même si parfois c’est un peu « mou » ; le bateau va bien (et il a toutes ses voiles, lui !), le skipper aussi. Il pense à se laver pour la 1ère fois depuis le départ, c’est dire !

Ah ! Cette fameuse molle que d’autres appellent également bulle. Elle fait débat, entre les partisans de la ligne directe, ceux de la route nord et les Sudistes.
Visiblement, la ligne droite n’est pas la plus rapide et nombreux sont les concurrents tombés dans le piège de cette bulle anticyclonique : rien d’autre à faire que de se traîner à 3 noeuds de moyenne tandis que doublent à toute vitesse les tenants de la route sud bien plus ventée.
Mais c’était sans compter les sargasses… car voilà le véritable ennemi des concurrents : une algue malfaisante qui les a tous traumatisés. De gigantesques nappes de sargasse, véritables pièges pour les safrans, empêchant d’avancer, déréglant le bateau et contraignant les skippers à d’épuisantes manoeuvres.

3 février
Des algues, des algues, P….. D’ALGUES !!! c’est insupportable.
T’aurais pas quelques millions de tonnes d’acide sulfurique sous la main ??

Ils ont tous eu des pensées meurtrières envers les sargasses : l’acide, la marée noire, le napalm… La première question sur les pontons, à l’arrivée : « alors, comment t’as fait avec les sargasses ? » et la réponse : « Saloperie de merde, on en a bavé… une autre Transquadra avec les sargasses ? Ah non, certainement pas. »

3 février, plus tard
Bon, tu auras peut-être remarqué des vitesses inhabituellement basses… j’ai décidé de prendre un bain. De 3 heures. Volontaire, dans un sens (je ne suis pas tombé, j’y suis allé de mon propre gré) mais forcé quand même, pour démêler un bras de spi pris dans la quille, l’hélice, les safrans… C’est reparti, je suis pas mal énervé mais toujours motivé.
J’ai hâte de te voir…

Je tente d’imaginer Laurent barbotant dans les algues pour une petite thalasso, juste raccordé à Oxymore par un bout, en plein milieu de l’Océan, sans âme qui vive autour… Je ne suis pas d’un naturel stressé, mais là, tout de même ! Le fin mot de l’histoire : 3 heures passées sous la coque pour démêler un bras de spi entortillé dans l’hélice parce que cet étourdi avait embrayé son moteur en marche arrière (les équipages ont le droit de démarrer le moteur au point mort pour recharger les batteries uniquement). Et Zéphyrin qui prend de l’avance ! Je lance une imprécation contre Pierrick depuis mon atelier : cela a pour effet immédiat de cramer ma box internet et de me valoir 2 heures de hotline avec Orange (qui n’a de hot que le nom et la couleur…)… Véridique !

6 février
Nuit pluvieuse, venteuse, lever de soleil gris et humide… on se croirait n’importe où sauf aux Antilles ! heureusement que j’ai un clavier étanche … Je n’ai pas le classement de ce matin mais pour la victoire ça sent pas bon ; reste à accrocher la 2ème place, suffisamment loin devant JF Hamon ! Quand arrives-tu ? Pour moi, sans doute dimanche dans la journée, à voir.

From the sky

From the sky, Carnet de voyage Transquadra, Delphine Priollaud-Stoclet

Nous atterrissons  dans deux heures environ. Un dernier croquis – j’adore le Boeing 747, spacieux et lumineux – de la cabine. Malheureusement, impossible de dessiner à l’intérieur du cockpit, même en faisant les yeux doux à l’équipage.

En cabine, vol TX 5924

En cabine, vol TX 5924, Carnet de voyage Transquadra, Delphine Priollaud-Stoclet

Bienvenue à Fort de France, température au sol 30 degrés, ciel gris, nuageux, petite pluie.
Il est 16h00, heure locale.
Après avoir récupéré ma valise, je saute dans un taxi tandis qu’une espèce de fanfare de carnaval tambourine dans un vacarme indescriptible à la sortie de l’aéroport. Direction le Marin.
Il pleut des trombes d’eau. Disons que ça porte bonheur…

2 réflexions au sujet de « #1 Transquadra, Madère-Martinique, Carnet de voyage »

  1. Ah la la! Toujours aussi passionnant les aventures maritimes de Laurent et ton écriture tellement agréable à lire. On s’y croirait. Bon on croise les doigts pour le valeureux marin, qui le mérite bien…

    A très vite pour de nouvelles aventures?
    Bises

    • Coucou Marie, merci pour ton petit mot ! Je ne dévoile pas tout maintenant… Mais le valeureux marin est arrivé à bon port le 8 février ! A très vite pour la suite de nos aventures martiniquaises.

Les commentaires sont fermés.